Je sais pas si c’est le retour de vacances, le prix de la bouffe ou simplement le fait d’avoir rouvert mes mails mais j’ai une question, on est tous d’accord que ça commence sérieusement à partir en couilles ou pas ? Pas le petit coup de mou du lundi matin, pas le « j’ai pas envie de bosser aujourd’hui » qu’on soigne avec un café à 4 balles, deux vidéos TikTok et la promesse mytho de se coucher tôt ce soir. Je parle d’un vrai ras le bol. Celui ou tu regardes un peu autour de toi et tu commences à te demander si on participe pas tous à une immense expérience sociale dont personne n’a lu les conditions générales.
Parce que depuis un moment, tout coûte plus cher et ça commence à faire long. Faire les courses ressemble parfois à une épreuve de Koh-Lanta où faut choisir entre du saumon bourrés d'antibiotiques et du liquide vaisselle. L’essence j'en parle pas, les logements coûtent deux bras, les assurances aussi, et partir quelques jours commence à nécessiter le même montage financier qu’un investissement locatif.
Et malgré ça, on bosse. Beaucoup, parfois énormément. Mais de plus en plus de gens regardent quand même leur compte avant de faire les courses, repoussent un achat ou hésitent 10 minutes devant un de panier Amazon à 47 euros parce qu’ils savent qu’une dépense surprise peut tomber 2 jours plus tard. Et c’est là que je me demande, depuis quand travailler normalement ne suffit plus vraiment à vivre normalement ? Et surtout depuis quand on a commencé à trouver ça presque banal ? Parce que c’est peut-être ça notre plus grand talent collectif, on s’habitue à tout. Un prix monte de 5 %, on gueule, 6 mois plus tard il remonte encore, on gueule un peu moins. 2 ans plus tard quelqu’un demande pourquoi c’est aussi cher et on lui répond « Bah maintenant c’est comme ça. » Magnifique.
Entre temps, on nous explique que nous sommes en train de vivre une révolution technologique extraordinaire. Et sur ça je peux difficilement faire semblant de ne pas être concerné, l’intelligence artificielle arrive de partout. Elle écrit, elle dessine, elle génère des photos, des voix, de la musique, des films et parfois soyons sérieux 2 minutes, elle le fait très bien.
Ce qui est assez drôle, parce que dans ma tête, le futur c’était plutôt des robots qui faisaient les trucs bien relou pendant que nous on profitait de la vie. Je pensais qu’un jour une machine descendrait mes poubelles et plierait mon linge pendant que je peindrais une aquarelle en terrasse avec un café. Finalement le robot fait l’aquarelle pendant que je réponds à un mail intitulé « RE: RE: RE: petit point rapide urgent » à 18h54. Il y a eu une légère erreur de scénario quand même.
On nous avait vendu une technologie censée libérer l’être humain des tâches répétitives et parfois on a plutôt l’impression qu’elle commence par mettre un coup de pression aux artistes, aux photographes, aux auteurs ou aux musiciens, pendant que nous, on continue tranquillement à remplir des tableaux Excel et à répondre à des mails. C’était vraiment ça le putain de futur ?
Et comme si ça suffisait pas, il faudrait évidemment réussir absolument tout le reste. Être performant au boulot, présent pour ses proches, beau mais naturel, sportif, ambitieux mais équilibré, mettre de l’argent de côté, voyager, voir ses amis et si possible dormir 8 heures au milieu de tout ce bordel. Tout ça en restant détendu évidemment.
Et surtout, il faut avoir l’air d’aller très bien. Parce que si à un moment tu commences à fatiguer, aucun souci, Internet va t’expliquer comment régler ça. Un podcast va te parler de lâcher prise ou te vendre une méthode en 6 étapes pour optimiser ton sommeil. Et quelque part dans le monde un mec va t’expliquer que ton problème c’est ton manque de discipline. C’est pratique comme explication, le problème c’est toujours toi.
Mais à un moment on peut peut-être se poser une autre question ?
Est-ce que le problème vient forcément de nous ?
Parce qu’à force de nous apprendre à mieux « gérer notre stress », on oublie parfois de se demander pourquoi tout le monde est stressé. Si 20 personnes sont assises dans une pièce en feu, le problème n’est peut-être pas que 20 personnes respirent mal. C’est peut-être que la pièce est en feu.
Et dehors justement, ça commence légèrement à sentir le cramé. Les canicules, les incendies, les sécheresses, bientôt le retour des inondations. On regarde les images, on secoue la tête et on dit tous plus ou moins la même chose « Putain… c’est chaud quand même. » Puis le lendemain matin le réveil sonne. Alors on se lève, on prend la route et on va bosser. Parce que bon… qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ?
Et je crois que c’est précisément cette phrase qui me dérange le plus. « Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? » On la sort pour tout. Les prix augmentent, les services se dégradent, ton assurance prend 12 % alors qu’elle ne t’a jamais rien remboursé sans te demander trois formulaires, une attestation sur l’honneur et probablement le groupe sanguin de ton arrière- grand-père, qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ?
Une entreprise possède désormais suffisamment de données sur toi pour savoir que tu regardes des canapés beige à 23h17 depuis 3 semaines, qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? À force, cette phrase est presque devenue notre hymne national.
Allons enfants de la résignation, le jour du prélèvement est arrivé. Contre nous de la facturation, l’étendard du découvert est levé. Aux comptes, citoyens, formez vos découverts…
Bon, j’arrête là avant que la Garde républicaine débarque chez moi. Mais vous voyez l’idée.
Parce qu’en France on râle toujours énormément. Là-dessus rassurez-vous, tout reste parfaitement fonctionnelle. On gueule chez nous, en voiture, devant la machine à café, au repas de famille, sur Insta, chez le boulanger. Il y aura toujours un oncle pour expliquer que « de toute façon, depuis l’euro… » pendant qu’un autre te raconte qu’avant on pouvait acheter une maison avec trois tickets resto et un CDI chez Castorama. On gueule mais ensuite on paye, on bosse et on recommence.
Et parfois je me demande sincèrement, mais ils sont où les Gilets jaunes ?
Je parle pas forcément de ressortir le gilet jaune fluo du coffre et de reconstruire une cabane en palettes entre le Buffalo Grill et la station Total. Je parle de cette énergie là. De ce moment étrange où des gens qui ne se connaissaient pas, qui ne votaient pas forcément pareil, qui n’avaient parfois absolument rien en commun, ont décidé ensemble d’un truc très simple « Là, ça suffit. »
Parce qu’aujourd’hui, le contraste est quand même assez fou. On a l’impression que tout le monde est à bout, mais que plus personne ne sait vraiment où foutre sa colère. Le logement devient inaccessible pour beaucoup, le pouvoir d’achat se fait bouffer petit bout par petit bout, le travail prend une place énorme, certaines technologies éclatent des métiers entiers, notre vie privée devient progressivement une matière première qu’on échange contre la possibilité de regarder une influenceuse faire un unboxing de 3000 euros de conneries qu’elle n’a pas payées et qu’elle n’utilisera jamais..
Et malgré tout ça on semble incroyablement sages. On regarde, on commente, on partage une story, quelqu’un fait un mème, on rigole 10 secondes et on passe à la suite.
Peut-être qu’on est juste crevés. Et franchement ce serait déjà une bonne explication parce qu’après 10 heures de taf, les transports, les courses, les gosses, les factures, l’administratif et 45 minutes passées à essayer de résilier une assurance dont le bouton « résilier » semble plus difficile à trouver qu’un logement à Paris à moins de 1500 euros, il reste pas forcément beaucoup d’énergie pour renverser quoi que ce soit.
Et y’a nos écrans avec toutes ces applis extraordinaires capables de remplir instantanément la moindre seconde de vide dans notre cerveau. Avant quand t’étais énervé, tu pouvais éventuellement rester assis 15 minutes à réfléchir à pourquoi t’étais énervé. Aujourd’hui, 2 secondes plus tard, t'as un chat en IA fait du paddle avec des lunettes de soleil. Ça aide à passer à autre chose.
Mais c’est peut être justement ça qui me fait le plus flipper. Pas seulement que certaines choses aillent mal, mais notre incroyable capacité à nous y habituer. Parce que personne ne se réveille un mardi matin en se disant « Génial, à partir d’aujourd’hui je vais payer plus cher, bosser encore plus, avoir moins de vie privée et considérer une semaine de vacances comme un investissement sur 5 ans. ». Ça arrive doucement, 2 euros de plus ici, un service en moins là, une nouvelle contrainte qu’on finit par accepter. On râle, puis on s’adapte. Et quelques années plus tard, un truc qui nous aurait paru complètement absurde devient simplement « Bah oui… c’est comme ça maintenant. »
Et c’est peut-être ça le vrai piège, pas un grand méchant à l’Élysée avec un dossier « Comment faire chier les Français » (quoi que…). Peut-être juste une accumulation de petites décisions de merde, de petites hausses et de petits renoncements qui, mis bout à bout finissent par changer énormément de choses sans qu’on sache vraiment à quel moment on a accepté tout ça.
Parce qu’il y a quand même un truc qu’on oublie parfois, une société c’est pas une loi de la physique, c’est pas la gravité ou un phénomène naturel auquel on ne peut rien faire. Elle fonctionne parce que des millions de personnes acceptent chaque jour de la faire tourner. Et nous au milieu de tout ça, on n’est pas juste des consommateurs, des contribuables, des salariés ou des utilisateurs qu’on mesure en temps d’écran et en panier moyen. On reste quand même des êtres humains. Et normalement, ça vient avec deux-trois trucs assez basiques. Le droit de poser des questions, de demander des comptes, de dire quand on n’est pas d’accord, de défendre ce qui compte pour nous et de reconnaître qu’à un moment, une limite a peut-être été franchie. Et parfois, juste le droit de dire STOP.
Je sais pas exactement quand on a commencé à accepter autant de choses avec un haussement d’épaules. Je sais pas à quel moment « c’est comme ça » est devenu une réponse acceptable à autant de problèmes. Et je prétends surtout pas avoir la solution miracle à tout ça.
Mais peut-être que la vraie question n’est finalement pas « Pourquoi tout part en couilles ? »
La vraie question c’est plutôt, à partir de quand on a commencé à accepter l’inacceptable simplement parce qu’on avait fini par croire qu’on ne pouvait plus rien changer ?
Et surtout… à partir de quand est-ce qu’on recommence à croire qu’on peut encore changer quelque chose ?