Vous êtes actuellement dans une salle d’attente, pas de stresse, tout le monde est là. Certains viennent d’arriver et d’autres attendent depuis un bon petit moment. Aucun écran ne vous indiquera votre temps restant, personne ne viendra vous prévenir 5 minutes avant et malheureusement il est pas possible de prendre rendez-vous à une date qui vous arrange. Votre numéro peut être appelé à tout moment.

Merci de patienter.

SALLE D’ATTENTE

Chaque minute et peut être même chaque seconde, quelqu’un quitte la salle. Pendant ce temps, nous on attend. On taf, on mange, on dort, on paie des factures, on fait des projets, on se prend la tête, on commande des trucs de merde sur internet dont on avait absolument pas besoin y'a 4 minutes. Le plus étrange c’est qu’on sait tous pourquoi on est là. On fait juste collectivement semblant de ne pas trop y penser. Personne ne connaît son numéro et pourtant on vit souvent comme si quelqu’un nous avait garanti une place jusqu’à 87 ans avec possibilité de prolongation si on mange des graines et qu’on fait 10 000 pas par jour. Certains auront beaucoup de temp, d’autres beaucoup moins. Bonne ambiance. Mais puisqu’on peut rien faire contre la file peut être qu’on pourrait au moins essayer de pas passer toute l’attente à se plaindre de la chaise.

TEMPS D’ATTENTE ESTIMÉ : INDISPONIBLE

C’est probablement l’une des plus grandes carottes de notre cerveau de nous faire croire qu’on aura toujours le temps plus tard. Je voyagerai plus tard, je prendrai soin de moi plus tard, je lancerai ce truc plus tard, j’appellerai mes parents demain, je lui dirai que je l’aime une prochaine fois, je profiterai quand j’aurai plus d’argent, moins de boulot, un meilleur appart et idéalement une météo correcte. On construit une vie entière autour de « plus tard » sauf que « plus tard » c'est pas une date c'est maintenant. « Plus tard » c'est juste une expression qu’on utilise pour se rassurer un peu comme « je regarde juste un épisode » et parfois, plus tard n’arrive pas.

MERCI DE NE PAS COMPARER VOTRE TICKET AVEC CELUI DES AUTRES

Pendant qu’on attend notre tour, on a quand même trouvé une activité fascinante... Regarder comment les autres occupent leur attente. Untel vient d’acheter une maison. Machine est en vacances. Lui a monté sa boîte. Elle vient d’avoir son deuxième enfant. Celui là conduit une Porsche alors qu’il écrivait encore « sa va quoi 2 9 » il y a 3 ans. Et toi t’es dans ton lit à 23h47 en train de remettre toute ton existence en question parce qu’un mec que tu ne connais pas vient de publier une photo. On dispose d’un temps limité sur Terre et on a inventé un petit rectangle lumineux qui permet de passer plusieurs heures par semaine à vérifier si les autres utilisent mieux le leur. Performance remarquable. Le problème c’est qu’on compare les coulisses de notre vie avec la bande annonce de celle des autres et évidemment, on perd. Mais leur ticket n’est pas le tien. Leur rythme non plus. Occupe toi de ta chaise.

LES EFFETS PERSONNELS DEVRONT ÊTRE LAISSÉS SUR PLACE

Ça c’est une règle assez stricte. La moto reste ici, la montre aussi, le compte bancaire pareil. La maison, le dressing, le canapé à 3k sur lequel personne n'a le droit de boire du vin rouge, tout reste. Même ton nombre d’abonnés, terrible nouvelle pour certains. On passe pourtant une big partie de notre existence à accumuler des choses qu’on ne pourra pas emporter. Ce qui restera réellement est beaucoup plus difficile à mesurer. La manière dont on aura traité les gens, ce qu’on aura transmis, les personnes qu’on aura aidés, les moments où on aura choisi d’être juste alors qu’être lâche aurait été beaucoup plus facile. Pas besoin d’avoir son nom sur un bâtiment pour laisser une trace, parfois quelqu’un devient une meilleure personne juste parce qu’il t’a rencontré. C’est déjà pas mal et franchement c’est probablement plus utile qu’une plaque en marbre.

QUELQUES CONSIGNES PENDANT VOTRE ATTENTE

Essayez de dire aux gens que vous les aimez pendant qu’ils sont encore dans la pièce. Ça parait évident mais apparemment on préfère souvent attendre un enterrement pour faire de longs discours très bien écrits à quelqu’un qui ne peut plus les entendre. Prenez soin de votre corps mais pas au point de passer votre vie à essayer de gagner 3 mois d’espérance de vie en refusant une bonne raclette avec vos potes. Apprenez des trucs, lisez, créez, transmettez, soyez curieux, changez d’avis quand les faits vous donnent tort. Regardez ce que les gens font, plutôt que ce qu’ils racontent. Respectez les gens qui ne peuvent rien vous apporter, défendez ce qui vous paraît juste, surtout lorsque ça coute quelque chose. Soyez capable de rester seul sans avoir besoin de convoquer 20 personnes, Canal +, TikTok et un podcast pour éviter de vous retrouver 5 minutes avec vos propres pensées. Et surtout arrêtez de vouloir optimiser chaque seconde, profiter de sa vie ne signifie pas transformer chaque dimanche en séminaire. Parfois tu peux juste boire un café au soleil, sans tracker ton sommeil, sans faire une story, sans essayer d’en tirer une leçon. C’est autorisé.

TOUT TEMPS ÉCOULÉ EST DÉFINITIVEMENT PERDU

On cherche beaucoup trop les grands moments, le voyage incroyable, le mariage, la grosse augmentation, le projet qui marche, la maison, le grand truc. Mais une vie est surtout faite de trucs complètement banals. Des repas, des trajets, des vendredi soir où il ne se passe rien. Des verres avec quelqu’un, la voix de ta mère au téléphone, ta grand-mère qui répète pour la centième fois la même histoire, un chat qui vient dormir à côté de toi, un pote qui passe « juste 20 minutes » et reste finalement 3 heures. Sur le moment on considère ça comme du décor puis un jour, un élément du décor disparaît et on donnerait énormément pour revivre un mardi absolument quelconque. C’est peut être ça qu’on comprend toujours un peu trop tard. Les bons vieux jours ne ressemblent pas aux bons vieux jours quand on est en train de les vivre. Ils ressemblent juste à aujourd’hui avec quelqu’un qui te demande si tu veux un café. VOTRE NUMÉRO PEUT ÊTRE APPELÉ À TOUT MOMENT

Je pense pas que réfléchir à la mort soit forcément morbide. Au contraire, une chose infinie n’a aucune urgence donc probablement aucune valeur. Une chanson qu’on aime n’est pas belle parce qu’elle dure éternellement, elle est belle aussi parce qu’à un moment elle se termine. Et si elle tournait en boucle pour toujours on finirait probablement par la détester. C’est parce qu’un été se termine qu’on en profite, parce qu’une soirée touche à sa fin qu’on traîne encore 5 minutes devant la porte. Personne sait combien de temps il lui reste dans cette salle. Ça peut être 50 ans, ça peut être 5, ça peut être beaucoup moins, on ne choisit pas vraiment. En revanche on peut encore choisir ce qu’on fait pendant l’attente, à qui on parle, qui on aide, ce qu’on construit, ce qu’on pardonne, ce qu’on ose enfin faire. Et quand notre numéro s’affichera, la question sera probablement pas de savoir si on avait la plus belle chaise de la pièce ni si on avait mieux réussi que la personne assise à côté mais peut être simplement si pendant qu’on était là on a vraiment vécu.

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