Le matin, Camille badge à l’entrée. C’est automatique. Le portail s’ouvre si le rythme cardiaque est stable. Pas de fièvre. Pas de retard. Pas d’imprévu. Une lentille connectée clignote dans son œil, projetant son emploi du temps sur sa rétine: « Optimisation cognitive : 92 %. Concentration requise.». Il entre dans une salle calme, lumineuse, standardisée. Les murs, recouverts d’écrans, diffusent une forêt pixelisée, Pas de fenêtres. Les fenêtres ça distraient. Sur son bureau, il retrouve son casque audio et sa tablette personnel. La voix d’Aurora, l’IA du Ministère de l'éducation, commence la séance : « Aujourd’hui, nous allons explorer les métiers de demain. Camille, veux-tu revoir ton portfolio de compétences ? » Camille a sept ans. Dehors, un oiseau chante. Il ne l’entend pas.

Ici, on ne parle plus d’apprendre. On parle d’évoluer. De devenir « opérationnel ». De réfléchir à son futur rôle dans la société. Le mot revient souvent. Futur. Comme une promesse. Ou une menace. Les enseignants sont encore là. Ils sourient. Ils accompagnent. Ils remplissent des grilles d’observation. Parfois, un prof lève les yeux, comme s’il voulait parler du vent dehors. Puis il soupire et coche une case sur Excel. L’IA ne note pas les soupirs. Pas encore. Mais au fond de la salle, un écran clignote, comme un œil qui apprend.

Camille n’est pas un problème. Il s’adapte bien. Il progresse vite.Il répond juste. Il ne fait presque plus de ratures.Mais parfois, il dessine dans les marges. Des maisons penchées, des chiens à trois pattes, un soleil noir. Une fois, il a même glissé un bonhomme qui fait un clin d’œil. Il sait que l’IA ne comprend pas. Et ça, ça le fait sourire. La voix lui rappelle, doucement : « Camille, n'oublie pas de mettre à jour ton projet de contribution sociale ». Il acquiesce. Mais dans sa tête, c’est flou. Il n’a pas encore choisi entre technicien du récit contrôlé et agent de climat émotionnel neutre. Des titres absurdes, comme des chaînes qu’il ne veut pas porter. Sous la table, son crayon trace une nouvelle maison, sans murs, ouverte au vent qu’il n’a jamais senti.

Les enfants sont triés sans qu’ils le sachent. Un algorithme analyse en temps réel les micro- expressions de Camille via les caméras intégrées à son terminal. Une notification discrète s’affiche sur l’écran du professeur : « Risque de rêverie : 12 %. Recommander un module de focalisation.» Certains reçoivent des contenus avancés. D’autres, des modules de stabilité comportementale. Tout ça se fait doucement. Juste des « trajectoires différenciées ». Un module spécifique est d’ailleurs dédié à la prévention des comportements déviants.

On y apprend à éviter les dérives les plus courantes : Demander « à quoi ça sert ? ». Douter des consignes. Lire des livres non validés par le Ministère de l’Éducation.

Certains dossiers sont marqués d’une discrète annotation : « Contexte familial instable – vigilance requise. » C’est le cas quand un parent refuse de signer la charte numérique. Quand il parle trop de « liberté », de « désinformation contrôlée », ou du « temps d’avant ». Quand il dit en réunion : « J’aimerais juste qu’il ait un peu de temps pour s’ennuyer. » Ce genre de phrase déclenche un suivi. L’enfant, lui, continue sa trajectoire. Mais on garde un œil. Pour son bien.

Et à la maison, les autres parents s’y font. Ils disent : « Au moins, c’est carré. C’est sérieux. Y’a du suivi. » Ils oublient que le monde d’après qu’on leur prépare ressemble à un entretien d’embauche permanent. Parfois, un enfant lève la main pour poser une vraie question. Camille, l’autre jour, a demandé :« Pourquoi on regarde jamais le ciel, ici ?. »Personne n’a su répondre. Alors le cours a repris, tranquillement.

ET POURTANT

On dit qu’on les prépare au monde. Mais quel monde, exactement ? Un monde qui trace des lignes, qui mesure les écarts, qui préfère les enfants calmes, rentables, prévisibles. On pense les guider. Mais un jour, ils lèveront les yeux vers un bout de ciel qu’ils n’ont jamais appris à regarder. Avec, peut-être, un clin d’œil discret au bonhomme dessiné dans la marge.