On aime bien tout classer. Mettre les gens dans des cases, coller des étiquettes, mettre des dates sur des souvenirs. Alors on a découpé l’histoire comme un vieux gâteau qu’on s’obstine à resservir. Par tranches. Par générations. Chacune avec ses musiques, ses emmerdes et ses reliques. Une appli. Une embrouille. Un silence. Mais aucune ne dit pourquoi ça colle encore au palais. Les générations, ça se succède pas. Ça s’empile. Ça bug. Boomers, Millennials, Gen Z, Alpha… À chacun son algo, son aesthetic, son effondrement. On se juge dans les soirées, on s’ignore dans les ascenseurs. Tous en surcharge, tous en chute libre, bloqués dans le même pixel.
BABY BOOMERS (1946–1964)
Nés dans les gravats de l’après-guerre. Biberonnés au discours du Général et aux 33 tours qui crachent. Ils ont vu la Lune se faire marcher dessus. Les télés couleur envahir les salons comme une promesse d'avenir parfait. Le téléphone sonnait, on décrochait, ignorant qui était au bout. Le mur de Berlin s’est écroulé ; leurs certitudes aussi. Ils ont gardé leurs questions pour plus tard. Ou pour jamais. Michael Jackson était encore une icône, pas un scandale. Internet ? Un gamin turbulent qu’ils n’ont jamais su élever. Le mérite, disaient-ils, ouvre toutes les portes. On les laisse y croire, dans leur coin, loin du bug qui se prépare.
GÉNÉRATION X (1965–1980)
Cabines téléphonique à pièces, cassettes qui s’emmêlent. Ecrans cathodiques qui clignotent. Ils ont grandi entre E.T. et Mad Max, entre science-fiction et apocalypse. Lady Di s’est crashée. Kurt Cobain s’est éteint. Leurs parents se sont barrés. Le monde mute sous leurs yeux. Ils ont tapé leurs premiers messages en T9. Nokia 3310, modem 56k, eMule, MTV. Ils ont tout vu, tout vécu, tout rangé dans un dossier oublié. La société leur a dit : « Pas assez cool pour la postérité ». Ils haussent les épaules, habitués au bug.
GÉNÉRATION Y / MILLENNIALS (1981–1996)
Du Walkman au lecteur CD, de l’iPod à Spotify. Ils ont vu les tours jumelles s’effondrer en direct. Tchatté sur MSN jusqu’au matin. Vomi leurs problèmes sur Skyblog et killé sur Counter Strike 1.6. Ils rêvaient d’amitiés éternelles comme dans Friends. Ont eu des open spaces et des burn outs. Crise de 2008, jobs Uber, freelances en PLS. Ils savent coder un site et parler en meme. Blink-182 dans leur chambre, Slipknot en cachette, Lil Wayne à fond. Trop vieux pour comprendre TikTok. Trop fauchés pour la maison de leurs parents. Ils sont le bug du système.
GÉNÉRATION Z (1997–2012)
YouTube leur a appris à parler, TikTok leur a remplacé la mémoire courte. Notre-Dame crame, ils commentent en live. Ils pensent en emojis. Rêvent en 4K, scrollent comme on respire. Leur premier smartphone filmait mieux que la télé des Boomers. Britney ? Une légende floue dans un docu Netflix. Ils vivent dans des réels, s’informent sur des threads. S’expriment en montage vidéo. Les youtubeurs ont remplacé les présentateurs du JT. La crédibilité vient avec un micro-cravate et un ton qui buzz. Leur vie est une interface. Leur futur, un pari.
GÉNÉRATION ALPHA (2013–2024)
Alexa leur chante des berceuses. Tablette à 2 ans. Masque FFP2 à 4. Confinement avant la récré. Leur premier souvenir ? Un QR code ou un tuto Fortnite. Ils dessinent sans crayons sur iPad. Snake ? Un mythe. La solitude, un bug. Le monde est un flux, eux ils sont déjà en streaming. Ils n’ont jamais attendu un programme à la télé. Ils pensent que les pubs sont des interruptions relou. Le réel leur semble lent. Le présent, toujours glissant. Ils sont nés après le like, dans un monde qui scrolle plus vite que lui-même.
GÉNÉRATION BÊTA (2025–?)
À peine esquissés, ils émergent dans un brouillard de données. Amoureux d’une IA ? Hackers d’un nuage ? Ils pourraient tout éteindre ou tout réécrire. Ils apprendront à vivre dans un monde où les objets parlent, où les murs écoutent, où chaque pas laisse une donnée. Le jeu, le travail, la mémoire : tout pourrait se fondre dans le même flux. Leur enfance sera peut-être tracée en temps réel, entre puces et identités numériques. Ils pirateront le système pour y glisser de la musique, des blagues, des bouts de nous qu’ils auront appris à aimer, malgré tout. Et ils nous regarderont, nous, les vieux bugs, avec un sourire en haute résolution.
ERREUR 404
On a cru que c’était linéaire, une histoire bien codée où chaque génération passe le flambeau. Mais la vérité, c’est un chaos de fichiers corrompus, un disque dur en surchauffe. On a classé les âmes par dates, étiquetées comme des mises à jour, puis on a tout lancé sans mode d’emploi. Certains ont râlé, d’autres ont scrollé, et quelques-uns ont dansé sur les ruines. Et si, pour une fois, on cessait de trier ? Et si le bug était le signal pour enfin se reconnecter ? Et si on laissait le système crasher pour de bon ?